L’appel de la sieste
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Le sommeil , la sieste

L’appel de la sieste

Il est admis que les enfants en bas âge, les femmes enceintes ou les personnes âgées fassent la sieste. Et les autres ? Vous éprouvez un besoin d’un bon petit somme après le repas mais vous n’osez pas ? Toutes les raisons pour ne plus résister. Corinne Smith

La sieste n'a pas bonne réputation et celui qui s'y adonne est suspecté de perdre son temps et faire preuve de paresse.

Dans la plupart des pays chauds, on le sait, la sieste est de rigueur. Le droit à la sieste est même inscrit dans la constitution chinoise, article 49 : « Ceux qui travaillent ont droit à la sieste. » Mais cela s'explique et se justifie par la chaleur, dira-t-on, qui épuise et rend inactif, d'où le besoin de dormir aux heures les plus chaudes. Pour les Occidentaux, pas d'excuses!

Or la chaleur n'explique pas tout. Il existe des adeptes célèbres de la sieste comme Napoléon Bonaparte, Benjamin Franklin, Victor Hugo, Winston Churchill, André Gide, Jacques Chirac, Margaret Thatcher. .. Il serait difficile d'accuser ces personnes suractives de succomber à la chaleur et... à la paresse.

La sieste a toute sa place dans les professions exigeant une concentration soutenue: chauffeurs routiers, cosmonautes, pompiers... Les pauses y sont obligatoires. Mieux, certaines grandes· entreprises proposent également des temps de repos à leurs salariés pour améliorer leur productivité. Elles leur proposent soit un oreiller pour dormir sur leur bureau, soit des lieux pour se relaxer. L'apparent paradoxe est que l'objectif affiché est l'efficacité.

Sara Mednick, chercheuse au Salk Institute de San Diego, défend l'idée qu'une petite sieste quotidienne est un excellent moyen d'améliorer sa productivité. L'idéal, selon elle, c'est une sieste de vingt minutes, entre 13 heures et 15 heures, juste après le déjeuner, pour être plus performant et aussi plus détendu. Son livre Take a Nap ! Change Your Life (1) s'adresse aux hommes d'affaires stressés!

Voilà certes une démarche plus saine que le recours aux somnifères, cigarettes ou tranquillisants. Mais la sieste serait-elle autorisée uniquement au monde des affaires survolté où elle ne se justifierait que par son rôle de soupape?

Pour ceux qui ne rentrent pas dans les catégories citées, succomber en revanche au besoin de dormir en journée, est-ce bien raisonnable ?

La sieste est une nécessité biologique

Il n'est pas besoin d'avoir un rythme de vie soutenu pour éprouver le besoin d'une sieste quotidienne.D'où vient donc cet irrépressible besoin de s'assoupir, cet engourdissement qui, parfois ou toujours, nous envahit, surtout en début d'après midi? Rappelons que la sieste vient du latin « hora sexta» (sixième heure) soit entre 14 et 16 heures.

La faute au repas et au processus de digestion?

Denis Burdakov, dans la revue Neuron (2), est affirmatif: les hommes et les animaux peuvent avoir sommeil et se trouver moins actifs après un repas. Pourquoi? Le glucose pourrait empêcher le cerveau de fournir des signaux qui nous tiennent éveillés en bloquant 'ou inhibant les neurones qui secrètent de l'orexine -de minuscules protéines qui stimulent l'état de veille. Voilà qui expliquerait chez certains leur irrépressible envie de dormir après un bon repas et la difficulté de dormir quand on a faim.

Or, le somme postprandial n'est pas seulement lié à la digestion. « En effet, si le coup de pompe de l'après -midi était lié à l'ingestion de nourriture, on l'observerait aussi après le petit déjeuner et le repas du soir et on ne l'observerait pas chez les sujets qui sautent le repas du midi » nous dit un autre auteur inspiré par la sieste. (3) Il faut donc expliquer ce phénomène par notre rythme biologique, fait remarquer le médecin Michel Billard: « Il existe un rythme semi circadien [c'est-à-dire d'une demi journée] du sommeil rendant compte de cet épisode secondaire du sommeil de jour après l'épisode principal de sommeil généralement nocturne. Le sommeil profond restaurateur de nos facultés d'attention de discours et de mémoire a une propension naturelle à se manifester dans les premières heures du sommeil de la nuit et pendant la sieste. La sieste ne nécessite pas d'être longue pour être reposante.» il va jusqu'à dire: « La sieste appartient à notre patrimoine génétique; nous sommes physiologiquement faits pour dormir l'après-midi.» ! (4)

Michael Twery du National Center on Sleep Disorders Research américain abonde dans le même sens : « il est possible que cela fasse partie du rythme biologique normal de la vie diurne.

L'horloge biologique a deux cycles chaque jour, et l'un d'eux tombe en début d'après midi. Il est possible que ne pas faire de sieste pour certains puisse perturber ce cycle.» (5)

Dormir davantage la nuit ne réduit pas forcément le besoin de dormir en journée, les choses ne sont pas si simples. La sieste est en effet aussi récupératrice que le sommeil profond: des chercheurs ont montré que les vibrations électriques émises par le cerveau ~ont similaires entre sommeil nocturne et sommeil diurne. (6) Un psychologue de Cornell Dr James Maas, auteur de Power Sleep, (7) écrit qu'une sieste de 20 minutes l'après-midi fournit plus de sommeil que 20 minutes de plus le matin. Elle devrait devenir une habitude quotidienne. Dormir un peu en milieu de journée permet de se relaxer et d'aborder la nuit avec plus de facilité à s'endormir et permet même d'éviter l'insomnie.

Force est de constater que ce besoin vital est très peu suivi dans les sociétés occidentales et ses adeptes sont considérés avec quelque dédain. Qui avouerait qu'il lui arrive de dormir au travail ?

La sieste bonne pour la santé

Mais ce n'est pas tout. Les « siesteurs » ont d'autant plus raison que la sieste est bonne pour la santé.

« La sieste pourrait devenir une arme importante dans la lutte contre les maladies coronaires» dit Dimitrios Trichopoulos de la Harvard School of Public Health de Boston, qui a mené une étude parue dans Archives of Internai Medicine. Cette étude a porté sur 23 681 Grecs adultes et a trouvé que ceux qui faisaient une sieste en milieu de journée avaient 30 % moins de chances de mourir d’une maladie cardiovasculaire. (8)

La sieste permet à notamment à ceux qui se lèvent tôt et travaillent beaucoup de récupérer. Une autre étude montre que la privation de sommeil, en revanche, est mauvaise pour la santé. Elle « peut entraîner un accroissement de la pression artérielle et l'activité du système nerveux sympathique» et la rétention de sel. 24 % des personnes étudiées entre 32 et 59 ans qui dorment moins de cinq heures souffrent d'hypertension contre 12 % de ceux qui dorment sept heures. (9)

Le plus problématique, ce sont les siestes longues qui peuvent nous empêcher de bien dormir la nuit. Tout est une question de mesure! Il existe différentes types de sieste selon la personnalité et les besoins, recensés avec humour par Bruno Comby dans Eloge de la sieste: la sieste « flash» de 5 minutes, sieste relax (30 minutes) et au-delà la sieste dite royale. Pour découvrir les merveilles de la sieste, l'auteur propose une cure de sieste pendant huit jours et donne quelques conseils pour se relaxer.

Pour être créatif: la sieste !

Plus hypothétique: la sieste stimulerait notre créativité. Pendant un bref somme, images et idées géniales ressurgiraient. Les idées viendraient non seulement en marchant comme disait Nietzsche, mais aussi en dormant !

C'est donc bien vrai, la sieste présente nombre de bienfaits, inutile donc de culpabiliser. Thierry paquot dans une excellent ouvrage L'Art de la sieste dénonce l'opprobre pesant sur la sieste et ses adeptes: « Le jour c'est le jour, c'est fait pour travailler nom de nom! Et la nuit. . . la nuit? On dort. Point final. Sans discussion. Sans faire d'histoires. C’est un excellent rythme judicieux, rationnel, fonctionnel, rentable pour tous ·finalement.» SiIa sieste est mal vue, car qu'elle est au fond une façon insolente de se couper de la société productiviste. Parce que pendant ce temps là, on ne consomme rien, on ne produit rien. On s'affranchit un moment de la société de consommation. Parce que c'est un moment gratuit élans tous les sens du terme. Oui, plus qu'un luxe, c'est un art de vivre. La sieste, voie de la liberté ?

Notes

(l)Sara Mednick, Mark Ehrman, Take a nap, Change your life t Take a Nap Change Your Life. Workman Publishing Company, 2006, 141 pages.

(2) Denis Burdakov et al., "Tandem-Pore K+ Channels Mediate Inhibition of Orexin Neurons by Glucose" Neuron, Vol. 50, 711722, 1er juin 2006.

(3) Bruno Comby, Eloge de la sieste, J'ai lu, 2004, page 40. .

(4) Cité par Bruno Comby, ibid.

(5) Rob Steio "Midday Naps Found to Help Fend Off Heart Disease" Washington Post, 13 février 2007.

(6) Bruno Comby, op. cit., pages 42-43.

(7) James B. Maas, Power Sleep: The Revolutionary program That Prepares Your Miod for Peak Performance, Collins, 1998, 320 pages.

(8) Dimitrios Trichopoulos et al., "Siesta in healthy Adults and Coronary Mortality in the General Population, Archives of InternalMedicine,2007;167:296-30l.

(9) James E. Gangwisch et al., "Short Sleep Duration as a Risk Factor for Hypertension: Analyses of the First National Health and Nutrition Examination Survey" Hypertension, mai 2006; 47: 833 - 839.

L’ECOLOGISTE N° 24 – Vol. 8 N° 4 OCTOBRE – DECEMBRE 2007