Retrouver le sens de la communauté
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Généralités

Retrouver le sens de la communauté

La dépression est l'une des principales maladies des pays industrialisés, à la grande joie des multinationales écoulant des antidépresseurs dont la France est le premier consommateur mondial. Mais selon le psychologue Bruce E. Levine, c’est la société industrielle elle-même qui doit être soignée. Le remède : retrouver le sens de la communauté.

En 1998, Martin Seligman, éminent psychologue et président de l'American psychological association, déclara au National press club que le taux de dépression aux Etats-Unis avait plus que décuplé les cinquante années précédentes. Il s'agit bien, dit-il, d'une épidémie.

Aujourd'hui, l'OMS classe la dépression au quatrième rang des maladies mondiales les plus graves en terme d'années totales de vie en bonne santé perdues. L'OMS prévoit que d'ici 2020, la dépression occupera le deuxième rang derrière les maladies cardiovasculaires.

Aujourd'hui, elle est déjà au deuxième rang chez une partie de la population mondiale âgée entre 15 et 44 ans, des deux sexes.

Neurotransmetteurs et antidépresseurs

Au début des années 1980, de nombreux praticiens de santé mentale étaient convaincus que la dépression était d'abord provoquée par une déficience au niveau des neurotransmetteurs comme la sérotonine. Les neurotransmetteurs sont des substances chimiques qui transmettent les messages entre les cellules nerveuses. Cette découverte fut une aubaine pour les multinationales pharmaceutiques, facilitant la vente de médicaments stimulant les neurotransmetteurs, soit des inhibiteurs sélectifs de la sérotonine, comme le Prozac, pour combattre les symptômes dépressifs.

Mais même les promoteurs des antidépresseurs admettent que ces drogues provoquent une kyrielle d'effets secondaires: bouche sèche, troubles de la vue, nausées, transpiration, constipation ou diarrhée, eczéma, angoisse, tremblements, vertiges, somnolence et troubles d'ordre sexuels. Certains antidépresseurs peuvent aggraver la dépression avec des hallucinations et augmenter le risque de suicides et de dépendance.

Dans Prevention and Treatment (1) en 2002, journal électronique soutenu par l'American psychological association, un article montra que 1e les Prozac, Zoloft, Paxil, Effexor, Serzone et Celexa, des antidépresseurs dont les ventes avaient rapporté 8,3 milliards de dollars cette année là, ne faisaient pas mieux que les placebos dans la majorité des tests soumis à la Food and Drug Administration (FDA) lors du processus d'approbation des médicaments. Dans cette étude controversée, publiée sous le titre « Le nouveau médicament de l'empereur », les psychologues conduisant l'étude eurent accès aux 47 tests utilisés par la FDA pour approbation de six antidépresseurs les plus prescrits entre 1987 et 1999. Ils découvrirent qlle sur ces 47 tests, seuls 20 établissaient un effet mesurable en faveur des médicaments.

Au milieu des années 1990, le milieu médical de la santé mentale abandonna peu à peu la théorie du neurotransmetteur pour expliquer la dépression. Selon l'American medical association dans l’Essential guide to depression (2) en 1998 : « Le lien entre de faibles taux de sérotonine et des maladies dépressives n'est pas clairement établi. Certaines personnes déprimées ont même trop de sérotonine.»

En février 2007, le directeur du National institute of mental health américain reconnut dans Newsweek (3) que la cause première de la dépression n'était pas de faibles niveaux de sérotonine ou d'autres neurotransmetteurs. Le neurotransmetteur est un chiffon rouge nous empêchant d'examiner les aspects insoutenables de nos vies et de la société qui a créé les conditions dans lesquelles la dépression peut se développer. Même avant que les chercheurs aient désavoué le rôle des neurotransmetteurs, il aurait dû être évident que l'origine de l'augmentation des dépressions dans les pays soi-disant développés était enraciné dans· la nature même de ces sociétés.

Dépression et soutien social

Je travaille comme psychologue clinicien depuis 1985,mais il n'est besoin que de bon sens pour comprendre la dépression. La dépression est simplement l'une des stratégies humaines pour supprimer une douleur insupportable.

Le prix à payer est que cela diminue aussi l'énergie, l'enthousiasme, le désir sexuel, la concentration, la mémoire, et autre facultés cognitives et peut exacerber un sentiment de culpabilité, d'inutilité, le dépression peut entraîner des insomnies, de l'immobilisme et des pensées suicidaires. En développant une stratégie de traitement - plutôt que de soigner la source de la douleur - nous développons aussi une accoutumance au traitement, ce qui signifie que nous avons besoin de doses plus importantes. La dépression, l'alcool ou autres psychotropes peuvent créer ainsi un cercle vicieux qui occasionne encore plus de douleur.

Il devrait être évident aujourd'hui qu'il n'y a pas de causes biochimiques ou génétiques à la dépression. De nombreuses études le démontrent aussi :les douleurs psychologiques et interpersonnelles peuvent mener à la dépression. Dans son livre the The Truth about Depression, (4) le médecin Charles Whitfield cite plus de 200 études qui montrent que les personnes qui ont souffert d'un abandon, de mauvais traitements ou d'autres types de traumatismes ont plus de chance de devenir déprimées.

La perte d'affection dans un mariage en est également une cause. Dans leur livre The Interactional Nature of Depression, (5) les psychologues Thomas Joiner et James Coyne montrent que dans une étude sur les femmes mariées dépressives, 70 % de ces femmes pensent que la perte de leur satisfaction conjugale précède la dépression et 60 % pensent que leur mariage est la cause de leur dépression.

La dépression après l'accouchement, qui touche entre 10 et 20 % des mères dans les pays occidentaux, n'existe pas par exemple dans les populations habitant les îles Fiji chinoises ou chez les populations africaines traditionnelles. Une série d'études a montré que le soutien social après la naissance est un besoin fondamental souvent méconnu dans les sociétés modernes qui valorisent l'individualisme plutôt que la famille et la communauté. Son absence entraîne une peine émotionnelle suivie de dépression. Il y a ainsi une forte prévalence de la dépression dans des pays riches par rapport aux pays pauvres. De nombreuses raisons expliquent ce paradoxe apparent.

De faibles niveaux de soutien social provoquent la dépression directement affirme le sociologue Robert Putnam. Dans son livre Bowling alone, (6) qui détaille l'effondrement de la communauté aux Etats-Unis, Putnam dit : « Des études innombrables établissent le lien entre la société et la psyché : les gens qui ont des amis proches et des confidents, des voisins serviables et des collègues de travail solidaires sont moins susceptibles d'éprouver de la tristesse, de la solitude, une faible estime de soi et des troubles dans l'alimentation et le sommeil... La découverte la plus consensuelle d'un demi-siècle de recherche sur les facteurs de la satisfaction est que le bonheur est déterminé par la profondeur et l'amplitude des liens sociaux. »

Les Américains d'origine mexicaine nés aux Etats-Unis sont trois fois plus susceptibles de souffrir de dépression que des immigrants mexicains récents ou des Mexicains habitant toujours le Mexique, selon les recherches du professeur de santé publique William Vega. Vega a découvert que le taux de troubles psychologiques s'accroissait après l'émigration, à tel point que les Mexicains qui vivaient aux Etats-Unis depuis 13 ans avaient le même taux de troubles psychologiques que les Américains. Les Mexicains vivent dans des systèmes familiaux intégrés et cela se traduit par « des bienfaits immenses en termes de résilience psychologique quotidienne... Ils sont bien plus susceptibles de se trouver dans des situations où les gens s'aident mutuellement. Il y a un coût pour notre liberté personnelle et économique, c'est la perte du soutien réciproque. »

Le manque de soutien social n'est pas le seul mal dont souffrent les gens vivant dans nos sociétés de consommation. Alors qu'être pauvre dans des nations peu industrialisées ne signifie pas nécessairement être déprimé, les bénéficiaires de l'assistance publique aux Etats-Unis ont un taux de dépression trois fois plus élevé que le reste de la population. Le psychologue Oliver James montre que les sociétés riches et industrialisés encouragent la propagation de l'idée selon laquelle la consommation nous fera nous sentir mieux, plus heureux et plus puissants. Mais logiquement : «Lorsque les attentes dépassent les résultats, nous avons du ressentiment ou nous devenons déprimés. »

Reconquérir l'échelle humaine

Il y a d'autres pertes et douleurs amenées par les sociétés obnubilées par la production et la· consommation aux dépens d'autres dimensions humaines vitales, comme la perte de l'échelle humaine. Il y a peu de choses dans notre société de consommation qui ne soit pas « de masse. » La production de masse, le marketing de masse, les mass media, les universités de masse, les centres commerciaux, les aéroports et les complexes hospitaliers. Avec les fusions des multinationales, les grandes institutions vont en s'agrandissant.

Comme tout est décidé au sommet, il est . difficile d'en vouloir aux jeunes qui pensent que l'existence de masse est: la vraie vie. En 1980, voyant cette évidence s'amenuiser, Kirkpatrick Sale (7) publia Human Scale : le fait est, comme dirait le bon sens, que « pour la plus grande période de vie humaine sur terre, des petites organisations, des petits groupes de communautés ont prédominé, même jusqu'à récemment.}) L'économiste Leopold Khordans le Breakdown of Nations (8) conclut que la misère dans la société pouvait être expliquée par la seule théorie de la taille. « Il semble n'y avoir qu'une seule cause derrière toute forme de misère sociale : le gigantisme. » Avec lui arrive la perte douloureuse de l'autonomie et la maîtrise de sa vie. De nombreuses personnes expérimentent leur inutilité dans une société qui est devenue de plus en plus institutionnalisée. Cela consiste en la domination par des entités gigantesques et impersonnelles, bureaucratiques, visibles dans les multinationales, les gouvernements et dans nos vies. Les gens se sentent alors petits, isolés, apeurés, frustrés, ennuyés, aliénés - et déprimés.

Remettre la technologie à sa place

La foi de la société de masse - le salut vient de la technologie - empire le problème. Kirkpatrick Sale. et Lewis Mumford ont beaucoup écrit sur notre adulation de la machine : Une fois que l'on accepte d'aimer plus la technique et les machines que sa vie et la nature, alors il est facile de comprendre que Je but de la société est de devenir plus mécanisée, plus standardisée. Avec la concentration sur cet unique objectif, pas étonnant que de moins en moins de personnes trouvent leur place dans nos sociétés.

La technologie actuelle vise à contrôler et plus nous l'adorons plus nous acceptons ce contrôle.L'être humain paye un prix psychologique pour toute technologie qui contrôle davantage que ce qu'il peut contrôler. La technologie est dépourvue de sens : si les gens l'adulent, c'est que leur vie n'a pas de sens non plus !

De même aux Etats-Unis, les gisements d'emplois se trouvent dans des métiers comme les caissiers, les serveurs de restaurant ; les employés. 80 % des Américains pensent que leur métier n'a pas de sens.

Il y a également d'autres raisons pour lesquelles la dépression se développe dans une culture du consumérisme. Dans une telle culture, les gens essayent d'acheter le bonheur, et les vendeurs doivent avoir l'air heureux pour inspirer la confiance.

Quel est le problème ? La psychologue Lesley Hazleton dans The Right to Peel Bad' (9) observe que « se sentir bien n'est pas simplement un droit, mais un devoir social et personnel... Considérer la dépression comme pathologique c'est-à-dire comme une maladie, est' une façon habile de l'invalider, si nous avions droit d'être déprimés, si nous nous accordions ce droit, nous la trouverions bien plus facile à supporter. "

Nous pourrions aussi trouver cela plus facile de nous guérir et de guérir la société car de la dépression peuvent émerger des réponses à des problèmes sociaux actuels.

Comment retrouver le moral

De nombreux professionnels de santé, avant d'adresser leurs patients déprimés à un prescripteur de médicaments donnent des conseils cognitifs et comportementaux comme: «Essayez d'avoir des pensées positives », « Faites plus d'exercice » ou «Faites-vous des amis ». De bonnes idées, certes, toutefois les personnes déprimées sont souvent trop démoralisées et découragées pour prendre des initiatives.

Les personnes déprimées doivent d'abord retrouver le moral avant d'entreprendre des actions positives. Le dilemme ? La peur de la dépression et de l'inaction est assez compréhensible dans la société moderne industrielle, où celui qui reste hors d'état d'agir même pour un court laps de temps peut être jeté à la rue ou subir l'exclusion. Cette peur est source de douleur et certaines personnes utilisent cette retraite dans la dépression pour tuer la douleur. Ce qui est un cercle vicieux.

L'art de briser ce cercle fait partie de l'art de retrouver le moral. Un composant de cet art consiste à utiliser des distractions vitales pour nous détourner de nos craintes. L'humour est de ces distractions que de nombreuses personnes déprimées, dont Abraham Lincoln, ont employé pour se divertir afin d'entreprendre des actions constructives.

Selon le spirituel Voltaire:' « L'art de la médecine consiste à amuser le patient pendant que la nature le guérit ». J'ai découvert que même si ce que je dis ne suffit pas à faire rire des personnes déprimées, si c'est assez pour les distraire de leurs craintes et de leur peine, c'est déjà un succès ! Lorsqu'elles retrouvent le moral, les personnes déprimées auront assez d'énergie pour soigner leurs blessures émotionnelles. Avec la guérison vient la faculté de distinguer entre l'acceptation de soi et le repli sur soi. Si le repli sur soi associé avec une société très consumériste est une source de dépression, l'acceptation de soi fournit la sécurité nécessaire pour se connecter au monde, ce qui est une défense efficace contre la dépression.

On sait que les personnes ouvertes au monde et qui ont un sens de la communauté ont moins de troubles émotionnels. Mais aujourd'hui, la plupart d'entre nous ne vivons pas dans des communautés, nous sommes parqués dans des boîtes. La vraie communauté signifie une interdépendance, un face-à-face émotionnel et économique. Dans les vraies communautés, 1 les gens décident eux-mêmes quels sont les problèmes à résoudre, et trouvent eux-mêmes les solutions au lieu de les déléguer à des autorités lointaines.

Un des antidotes à long terme de la dépression est une forme de militantisme social. Le monde aujourd'hui semble contenir de nombreux individus démoralisés et découragés qui doutent de leur capacité à changer le monde. Toutefois, même si l'on peut penser qu'il est trop tard pour changer le monde, le militantisme fait du bien à notre santé mentale. Les gens qui travaillent pour un meilleur voisinage ou société, ne volent certes pas toujours de victoire en victoire, mais réussissent à créer des amitiés et à retisser la communauté.

Le militantisme local peut donner aux gens un sens plus aigu de l'autonomie et les conforter dans l'idée que ce qu'ils disent et ce en quoi ils croient a un impact politique. Ce sentiment peut être en retour une source d'énergie et de moral 'retrouvé, ce qui est un antidote durable à la dépression. En attendant qu'un jour la société change... .

Notes

(1) Previmtion & Treatment, Volume 5, Article 23,15 juillet 2002,

(2) Essential guide to depression, American Medical Association, New York : Pocket Books, 2000, première édition chez le même éditeur en 1998.

(3) Newsweek, 26 février 2007.

(4) Charles Whitfield, The Truth about Depression, HCl, 2003.

(5) Thomas Joiner et James Coyne, The Interactional Nature of Depression : Advances in Interpersonal Approaches, American Psychological Association, 1999, (6) Robert D. Putnam, Bowling Alone .- The Collapse and Revival of American Community, Simon & Schuster, 200l.

(7) Kirkpatrick Sale, Human Scale, New Catalyst Books, en réédition, 2007.

(8) Leopold Khor, Breakdown of Nations, Chelsea Green Publishing Company, 2001, réédité plusieurs fois, première édition : 1974.

(9) Lesley Hazleton, The Right to Feel Bad, 1991, première édition, 1984,